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La Croix – Nucléaire : après Fukushima, un nouvel âge d’or en trompe-l’œil ?
https://www.la-croix.com/economie/nucleaire-apres-fukushima-un-nouvel-age-d-or-en-trompe-loil-20250808
Par Julie de la Brosse • 8 août 2025
En France, pays nucléophile par excellence, le signal a été perçu comme une véritable bascule. Mi-mai, le chancelier allemand Friedrich Merz a signé une tribune avec Emmanuel Macron vantant la « neutralité technologique », c’est-à-dire « un traitement non discriminatoire de toutes les énergies bas carbone au sein de l’Union européenne ». Les Allemands, opposants de longue date à l’atome au sein des instances européennes, « sont prêts à sortir de la guerre de religion sur le nucléaire », s’est immédiatement félicité le ministre français chargé de l’industrie et de l’énergie, Marc Ferracci.
Quelques semaines plus tard, un premier signe d’inflexion se faisait déjà sentir à Bruxelles : dans sa proposition de futur budget 2028-2034, la Commission a en effet ouvert la voie à des financements européens en faveur de l’atome, laissant aux pays défenseurs de cette technologie l’espoir de voir émerger un nouvel âge d’or du nucléaire en Europe.
Il faut dire que quatorze ans après l’accident de Fukushima, qui avait mis un coup d’arrêt à de nombreux projets à travers le monde, notamment en Allemagne, l’atome nucléaire bénéficie d’un certain retour en grâce auprès de la communauté internationale. Suède, Corée du Sud, Norvège, Estonie, Belgique… de nombreux pays ont basculé ou (re)basculé en faveur de l’atome. C’est notamment le cas des États-Unis, qui après une pause de quarante ans, affichent de nouveau des ambitions spectaculaires : une multiplication par quatre de la capacité installée d’ici à 2050. En 2023, lors de la COP28 à Dubaï, ce sont eux qui ont été à l’initiative d’une alliance des pays en faveur du nucléaire, regroupant une vingtaine d’États dont la France.
« Au-delà du réchauffement climatique, qui a redoré l’image de cette énergie décarbonée, il y a pour les États-Unis une volonté affichée de reprendre la main sur cette technologie qu’ils ont contribué à faire émerger et qui est aujourd’hui dominée par la Chine et la Russie », explique l’expert en énergie Marco Baroni, enseignant à Sciences Po et ancien de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Depuis 2017, près de 90 % des réacteurs mis en service dans le monde sont de conception russe ou chinoise.
Pour se relancer dans la course, les Américains misent beaucoup sur les promesses des petits réacteurs modulaires de 3e ou 4e génération – les SMR –, qui peuvent aussi bien servir à la production d’électricité qu’à la production de chaleur industrielle, et attirent aujourd’hui les géants de la tech, comme Amazon et Google. Mais pour les détracteurs du nucléaire, ces promesses relèvent du fantasme.
« À ce jour, seuls quatre SMR ont été construits dans le monde, deux en Chine et deux en Russie, et un seul concept SMR vient tout juste d’être certifié par l’Autorité de sûreté américaine », tempère Mycle Schneider, à la tête du World Nuclear Industry Status Report, qui met à jour quotidiennement les données sur le nombre de centrales en fonctionnement et en construction.
Alors justement, qu’en est-il dans la réalité des chiffres ? D’après l’AIE, la production d’électricité d’origine nucléaire n’a jamais été aussi élevée : elle devrait atteindre 2 800 térawattheures en 2025, un record historique. En proportion des autres sources d’électricité, cela représente toutefois moitié moins qu’à la fin des années 1990, où le nucléaire pesait pour presque 17 % de l’approvisionnement mondial, contre 9 % aujourd’hui.
S’agissant du nombre de centrales en construction, une embellie est perceptible, essentiellement tirée par la Chine. « On recense 40 mises en chantier sur la période 2020-2024, contre 27 sur la période 2015-2019. Mais, si on enlève la Chine, qui en construit la grande majorité, le monde a lancé la construction du même nombre de réacteurs sur les deux périodes : 14, soit moins de 3 par an », souligne Mycle Schneider, qui rappelle que l’empire du Milieu investit bien davantage dans le solaire et l’éolien que dans le nucléaire. De quoi faire dire à cet expert que « l’écart entre la réalité industrielle et la perception par les opinions publiques du nucléaire n’a jamais été si fort ».
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