Source :
Le Canard enchaîné : Lendemains pas si rayonnants pour l’énergie française
https://www.lecanardenchaine.fr/economie/53114-lendemains-pas-si-rayonnants-pour-l-energie-francaise
par Jean-François Julliard • 17 février 2026
Après presque trois ans de retard et de reculades, le gouvernement, qui a enfin dégainé sa programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour les dix prochaines années, n’a pas été déçu de l’accueil. Une partie de l’opposition lui a promis une motion de censure pour fêter ça ! Il est vrai que cette PPE souffre de deux infimes défauts. Un, elle ne sera pas discutée au Parlement mais sera imposée sous forme de décret et, deux, elle n’est accompagnée d’aucun chiffrage ! D’où la question sur toutes les lèvres : où Lecornu trouve-t-il toute cette énergie et, surtout, comment la finance-t-il ?
Marine Le Pen s’est risquée à une évaluation − parfaitement « bidon », comme l’a souligné Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement − du programme : 300 milliards d’euros. Un fourre-tout obtenu en mélangeant investissements, charges déjà programmées et dépenses de fonctionnement.
Roland Lescure, le ministre de l’Economie, qui a réagi par un « n’importe quoi » dédaigneux, laisse entendre que ce sera beaucoup moins. Il affirme aussi que le programme n’aura pas d’incidence sur la « facture des Français ». Ni sur leur feuille d’impôt ? Lescure semble lui aussi fâché avec les chiffres. Ainsi, dans le document de présentation de la PPE, il évalue les six prochains réacteurs nucléaires EPR2, dont la future construction est confirmée, à 51,7 milliards d’euros. Sauf que ce chiffre date de 2021 et que, fin 2023, la Cour des comptes l’a relevé à 67,4 milliards − une paille. Pourvu que la facture ne suive pas l’exemple de Flamanville – sept fois le devis initial !
Sur la question de l’avenir des EPR, les lepénistes, pourtant nucléaristes, se distinguent. A l’Assemblée, le député Maxime Amblard a suggéré d’acheter plutôt nos réacteurs aux Etats-Unis ou en Corée. Son collègue Jean-Philippe Tanguy, président délégué du RN, a fait pour sa part remarquer que les futurs EPR « produi[raient] de l’électricité au double du prix pratiqué par les centrales chinoises » (« Le Parisien »). Suivez son regard…
Sans négliger les énergies renouvelables (deux nouveaux parcs éoliens maritimes sont en projet), la nouvelle PPE mise d’abord sur l’énergie atomique. La France fait ainsi figure d’exception mondiale… Paru à la fin de 2025, le « World Nuclear Industry Status Report » (WNISR), rapport d’experts coordonné par Mycle Schneider et alimenté par les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie atomique, le rappelle : pour la 29e année d’affilée, la part de l’électricité produite dans le monde par le nucléaire est en baisse : 9 % en 2025, contre 17,5 % en 1996. En France, elle représente encore 67 %, mais, aux Etats-Unis, qui possèdent pourtant la première flotte mondiale de centrales atomiques, elle n’est plus que de 18 %, et, en Chine, de 4,5 %.
Parallèlement, les énergies renouvelables explosent, si l’on ose dire. La seule électricité photovoltaïque vient de dépasser celle que produit l’uranium. L’éolienne l’avait devancée il y a longtemps. En 2025, dans le monde, les investissements liés aux renouvelables (728 milliards de dollars) se sont révélés 21 fois supérieurs à ceux liés au nucléaire. Et la capacité de production des premières a augmenté 105 fois plus vite que celle du second ! Alors que les capacités atomiques avancent à la vitesse d’une tortue (0,5 km/h – au sprint !), celles du vent et du soleil galopent au rythme d’un renard (50 km/h). Une vraie fable de La Fontaine.
Si la PPE française ne fait pas une plus grande place à ces énergies inépuisables, c’est à cause du poids du nucléaire mais aussi parce que leur caractère intermittent (pas d’électron sans au moins une brise ou un rayon de soleil) rend aléatoire leur admission dans les réseaux électriques. C’est également parce que cette programmation, théoriquement tournée vers l’avenir, fait largement l’impasse sur le stockage du courant via les batteries stationnaires (fixes), un système qui rend beaucoup plus pilotable l’énergie issue du photovoltaïque ou des moulins à vent.
Or il est en pleine révolution : selon la banque Goldman Sachs, en 2025, le coût de production des batteries automobiles a baissé de 30 % par rapport à l’année d’avant, et celui des stationnaires de 40 % !
Parier sur des EPR2 hors de prix qui n’entreront pas en service avant 2038 ou 2040, au début d’une décennie qui pourrait connaître une explosion de la demande (IA, tournant climatique), voilà qui est audacieux. Mais puisque Bercy assure que les factures ne vont pas surchauffer…
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