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Le Temps : Le boom mondial du nucléaire remis en question
https://www.letemps.ch/economie/energie/le-boom-mondial-du-nucleaire-remis-en-question
Richard Etienne • 23 septembre 2025
Comment se porte l’énergie nucléaire ? Un peu partout, on parle d’un renouveau autour de l’atome, cette énergie puissante qui ne génère guère de CO2, qualifiée de verte par le Parlement européen en 2023. L’Agence internationale de l’énergie (AIE), une référence, évoque, dans ses derniers rapports sur la question, un « momentum ». Une « nouvelle ère » nucléaire, un « grand retour » de l’atome. Une « forte reprise, avec une augmentation des investissements, de nouvelles avancées technologiques et des politiques favorables dans 40 pays ».
En Suisse, les milieux favorables à cette énergie surfent sur cette vague et le Conseil fédéral propose de lever l’interdiction de construire de nouveaux réacteurs, votée en 2017.
C’est dans ce contexte qu’a été publié lundi le World Nuclear Industry Status Report 2025 (WNISR), un autre document de référence, neutre, publié par le Mycle Schneider Consulting Project. Et il fait état d’une baisse.
Actuellement, 31 pays exploitent cette énergie, un de moins qu’en 2024 car Taïwan a fermé son dernier réacteur en mai. On peut aussi lire que 408 réacteurs sont en exploitation, 30 de moins qu’en 2002, l’année du pic. Onze pays, soit cinq de moins qu’en 2023, ont des projets de construction de réacteurs.
L’an dernier, la production mondiale d’énergie nucléaire a augmenté de 2,9% pour atteindre un record de 2677 TWh. Mais, en dehors de la Chine, cette production est restée inférieure de 363 TWh au niveau de 2006, une chute de 14%. Quant à la part de l’atome dans le mix mondial, elle a encore diminué, à 9% contre 17,5% en 1996, l’année du pic.
Le WNISR constate que les nouveaux réacteurs modulaires tardent à éclore et qu’en Europe, les principales start-up du secteur, comme Newcleo et Naarea, ont des problèmes financiers.
Même en Chine, l’essor atomique est relativisé : en 2024, la production nucléaire y a certes crû de 3,7% mais moins que celle du solaire (+ 44%). Les énergies solaires et éoliennes, combinées, y ont produit quatre fois plus d’électricité que le nucléaire.
En Suisse, les adversaires de l’atome ont tout de suite réagi. « Il n’y a pas de place pour le nucléaire dans le système électrique du futur », a affirmé lundi la Fondation suisse de l’énergie. L’organisation parle d’ailleurs de « l’ancien système » à propos du mix doté de l’atome. Elle estime que le WNISR montre que les énergies renouvelables et les systèmes de stockage ont atteint leur maturité technique, économique et systémique et que les coûts élevés du nucléaire, qui n’est en plus guère flexible, vont à l’encontre de ces évolutions.
Si l’AIE et le WNISR adoptent des tons différents, c’est parce que la première se projette dans l’avenir tandis que le second dresse un constat de la situation présente et « il est vrai qu’actuellement ce n’est pas génial, que les progrès ont été maigres ces dix dernières années », estime de son côté Franklin Servan-Schreiber. Le patron de Transmutex, une start-up genevoise qui planche sur des réacteurs nucléaires au thorium, souligne que dans cette industrie, contrairement à l’IA, les choses avancent lentement.
« On parle de technologies lourdes, mais dans trois à cinq ans, les changements vont arriver », anticipe-t-il. Le spécialiste pense à la Chine, à l’Inde et aux Etats-Unis, où les investissements dans l’atome seraient colossaux, mais aussi aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, qui sont « inondés de soleil mais qui misent tout de même sur le nucléaire ».
« Il faut être pratique et non dogmatique, poursuit Franklin Servan-Schreiber. L’Europe s’effondre industriellement et on discute des anges sur la tête d’une épingle », regrette-t-il en disant que les pays qui restent souverains ont de tout : du solaire, de l’éolien et du nucléaire. « Il faut arrêter de dire que le nucléaire est trop cher ou incompatible mais comprendre qu’on est dans une bataille existentielle, industrielle et géopolitique, et qu’il faut se préparer », affirme-t-il.
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