Source :
Le Monde : La relance mondiale de l’énergie nucléaire, une profusion de promesses
https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/11/04/la-relance-mondiale-de-l-energie-nucleaire-une-profusion-de-promesses_6651884_3234.html
par Adrien Pécout • 4 novembre 2025
Depuis deux ans, pas un mois sans nouvelles annonces, relayées tantôt par l’industrie nucléaire, tantôt par les gouvernements. Ici pour prolonger des réacteurs en service, comme en Belgique ou en Argentine, là pour en construire d’autres, comme en France ou en Inde. Voire pour un tout premier chantier nucléaire, comme ce serait le cas au Vietnam ou, en vue de « miniréacteurs », en Estonie. Et que dire de l’Italie : début octobre, le conseil des ministres a retenu un projet de loi à présenter au Parlement, pour le retour d’une énergie « nucléaire durable ». En 1987, un an après la catastrophe radioactive de Tchernobyl (Ukraine), un référendum avait provoqué la fermeture des quatre réacteurs de la Péninsule ; et, en 2011, cette fois après la catastrophe de Fukushima (Japon), à la suite du tsunami, un second référendum avait confirmé le premier.
Aujourd’hui, dans bon nombre de pays en quête d’électricité bas carbone, c’est bien à un réveil du nucléaire que le monde semble assister. Sans même compter toutes ces promesses et ces intentions, 63 réacteurs sont déjà en construction sur la planète. Le parc mondial actuel comprend 416 unités en fonctionnement dans 31 pays, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), après l’arrêt du dernier réacteur allemand en 2023, et de celui de Taïwan en mai.

Parce qu’elle veut maintenir ses 57 réacteurs et en bâtir au moins six autres, la France a été parmi les initiatrices d’une déclaration de 22 Etats, en décembre 2023, aux Emirats arabes unis, à l’occasion de la COP28 sur le changement climatique. Et 22 Etats « déterminés à travailler ensemble pour réaliser l’objectif ambitieux mondial consistant à tripler la capacité de production d’énergie nucléaire entre 2020 et 2050 », autrement dit pour la porter à plus de 1 100 gigawatts.

Depuis, neuf autres pays les ont rejoints. Chez les signataires, un tiers n’a pour l’instant aucune unité en fonctionnement, ni même le premier béton d’un chantier : Croatie, Ghana, Jamaïque, Kazakhstan, Kenya, Maroc, Moldavie, Mongolie, Nigeria, Pologne, Salvador ou encore un territoire au statut contesté, le Kosovo.
La relance du nucléaire, c’est déjà une réalité en Chine, où se trouvent plus de la moitié des chantiers en cours : 32 sur 63, début juillet, selon le décompte du World Nuclear Industry Status Report. Et, avec 20 chantiers à l’étranger, le russe Rosatom s’impose comme l’exportateur numéro un, par exemple pour trois nations en passe de connecter leurs premiers réacteurs, l’Egypte, le Bangladesh et la Turquie.

A coup sûr, cette dynamique atomique fournira du carburant aux conversations de la World Nuclear Exhibition, qui se tient du mardi 4 au jeudi 6 novembre, au Parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis). Organisatrice de l’événement, comme tous les deux ans, la filière française du secteur attend des milliers de visiteurs pour la sixième édition de ce qu’elle présente comme « le salon mondial du nucléaire civil ». Un rendez-vous créé en 2014, trois ans seulement après Fukushima.
Mais les participants à l’événement devront bien se rendre à l’évidence : ce regain d’intérêt autour du nucléaire reste encore largement à concrétiser. En Europe, notamment, la relance est avant tout « encore une promesse », convient la Société française d’énergie nucléaire, dans son troisième rapport de veille sur le sujet, publié fin octobre. Certes, en juillet, les travaillistes au pouvoir au Royaume-Uni ont validé la décision d’investir dans deux nouveaux réacteurs, confirmant le projet des conservateurs ; la construction de Sizewell C reviendra au français EDF.
Pour que tout futur projet aboutisse sur le sol européen, il faudra raisonnablement attendre la décennie 2030, au plus tôt. Avec le concours de l’américain Westinghouse, la Pologne entend à présent lancer le chantier de son tout premier réacteur pour 2028, et non plus 2026. Date prévue pour la mise en service ? Au mieux, en 2036, et non plus 2033. L’idée étant surtout d’éviter les douze ans de retard observés jusqu’à la mise en route du réacteur pressurisé européen (EPR) de la centrale de Flamanville (Manche), en France, fin 2024.

Dans son scénario le plus optimiste, l’AIEA table maintenant sur un peu plus de 990 gigawatts à l’horizon 2050. Soit 2,6 fois les capacités de 2024, qui ont généré près de 9 % de la production mondiale d’électricité. Révisé à la hausse en septembre, pour la cinquième année de suite, ce scénario se veut « plausible et techniquement faisable ». Mais il est toujours en deçà d’un éventuel triplement.

« Cette phase de promesses est fortement alimentée à la fois par les gouvernements et par l’industrie nucléaire, qui en a besoin pour continuer à vivre », nuance Teva Meyer, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Dans les années 2000, de précédentes annonces n’avaient pas forcément débouché sur des constructions.
Il n’empêche que la croissance de l’atome a désormais des moteurs neufs et puissants. En tant que source d’électricité bas carbone, donc utile pour lutter contre le dérèglement climatique, « l’énergie nucléaire est un élément de la solution et nous lui faisons de nouveau une place dans les options que le groupe de la Banque mondiale peut offrir aux pays en développement pour les aider à concrétiser leurs ambitions », affirmait, en juin, le président de l’institution, Ajay Banga. Les investissements ont déjà crû de 50 % en cinq ans pour s’apprêter à dépasser 70 milliards de dollars (61 milliards d’euros) en 2025, selon une autre organisation, l’Agence internationale de l’énergie. Soit pour de nouvelles installations, soit pour entretenir le parc existant.

Comme tous les industriels de la filière, EDF vante cette énergie comme un gage d’« indépendance énergétique ». Un argument souvent entendu depuis 2022, la guerre en Ukraine ayant remis en lumière la dépendance de l’Union européenne au gaz russe. Réponse du mouvement antinucléaire : à lui seul, le russe Rosatom détient encore plus de 40 % des capacités mondiales d’enrichissement de l’uranium, le combustible des centrales nucléaires.

Dans l’opinion publique, l’atome regagne du terrain. Très loin, cependant, du plébiscite. Un peu moins de la moitié des personnes sondées en 2024 par l’institut de sondage Ipsos pour EDF se disent favorables (« plutôt » ou « très ») à la production de courant grâce au nucléaire : 46 %, c’est-à-dire sept points de plus qu’en 2021, d’après la vaste étude annuelle « Obs’COP », menée auprès de 23 000 personnes issues de 30 pays.
Autre facteur à même de tirer la demande en énergie nucléaire, en particulier aux Etats-Unis : l’intelligence artificielle. Si les centres de données se multiplient comme prévu, ils seront très gourmands en électricité – et particulièrement en électricité stable et pilotable. C’est dans cette optique que l’administration Trump a communiqué, le 2 octobre, sur un contrat de quelque 80 milliards de dollars avec Westinghouse pour dix réacteurs. La veille, c’est Google qui officialisait un accord avec l’électricien NextEra Energy ; objectif, pour 2029 : la remise en service de la centrale de Duane Arnold, dans l’Iowa, fermée en 2020.
Finalement, c’est peut-être le cas des petits réacteurs modulaires (small modular reactors, SMR) qui illustre le mieux les espoirs et les doutes de la période actuelle. En soi, un projet de ce type, susceptible d’être de trois à 30 fois plus petit qu’un réacteur classique, est très prometteur pour générer de l’électricité ou de la chaleur, voire les deux. Notamment dans des pays dont le réseau électrique serait sous-dimensionné pour un réacteur classique. Mais tout reste à prouver, car ni la Chine, ni la Russie, ni les Etats-Unis ne sont encore parvenus à un effet de série.

Dans ce domaine hautement spéculatif, où des entreprises privées tentent de se faire une place, l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’Organisation de coopération et de développement économiques recense 127 concepts à divers degrés de maturité. D’après l’AIEA, les SMR pourraient couvrir près d’un quart des capacités additionnelles en 2050 pour le parc nucléaire dans le monde. Sous réserve, bien sûr, que toutes les promesses se confirment. Un préalable encore très loin d’être acquis.
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