Source :
Le Monde diplomatique : Conséquence inattendue de la bulle de l’IA—Pourquoi les États-Unis relancent le nucléaire civil
https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/THIEBAUD/69160
de Eva Thiébaud • 1 janvier 2026
L’intelligence artificielle va-t-elle conduire le secteur de l’énergie à la surchauffe ? Les essaims de microprocesseurs qui propulsent les robots conversationnels consomment en effet une quantité d’électricité faramineuse. Aux États-Unis, les investisseurs se ruent sur tout ce qui peut produire du courant. Microsoft envisage le redémarrage de la centrale de Three Mile Island, quarante-six ans après l’accident…
Des grues, des terrains vagues, des data centers, d’autres data centers, en construction, partout. « Regardez celui-là, il est vraiment énorme. » Depuis sa voiture avec laquelle nous sillonnons les comtés de Loudoun et de Fairfax, en Virginie, près de la capitale fédérale Washington (DC), Mme Ann Bennett, militante de l’association environnementale Sierra Club, dénonce ce bourgeonnement immobilier. « Le voilà, le “cloud”. Vous voyez. C’est indescriptible. »
Elle a raison. Le paysage est dystopique. Le long des routes rectilignes, derrière des lignes électriques flambant neuves, se rangent de gigantesques bâtiments gris, crème ou bleutés, sans fenêtre. Puis d’immenses transformateurs électriques, et des zones en construction, encore et encore. Nous sommes seulement en juin, mais les températures franchissent allègrement la barre des 35 °C. Au cœur de l’Allée des centres de données (Data Center Alley), dans de grosses voitures climatisées, les habitants des villes aisées de la Virginie filent à toute vitesse vers leurs bureaux de Washington ou l’aéroport international tout proche.
La proximité de la capitale, des terrains bon marché, des incitations fiscales, une électricité abondante et l’accès à des câbles Internet sous-marins reliant l’Amérique du Nord à l’Europe ont fait de la Virginie le premier pôle d’attraction mondial pour les centres de données. Elle concentre des centaines de ces bâtiments pour une puissance cumulée de 6,2 gigawatts (GW) au premier semestre 2025 [1] — pour comparaison, l’État dispose d’une capacité de production d’électricité de 29 GW, dont presque la moitié repose sur des centrales à gaz.
« Ce que nous voulons faire, c’est garder l’IA [intelligence artificielle] dans ce pays, déclarait en janvier 2025 M. Donald Trump en annonçant 500 milliards de dollars d’investissements privés dans des centres de données. Pour cela, poursuivait le président américain, il faudra « produire beaucoup d’électricité. Et nous leur faciliterons la tâche pour réaliser cette production, dans leurs propres usines s’ils le souhaitent », ajoutait-il en parlant des industries numériques. Les producteurs d’hydrocarbures, qui ont largement soutenu la campagne de M. Trump, se frottent les mains : voilà la justification idéale pour relancer rapidement et massivement leur activité, et, par la même occasion, damer le pion aux énergies renouvelables.
En difficulté aux États-Unis depuis l’accident nucléaire de Three Mile Island en 1979, miné par des scandales de corruption et par la débâcle du fabricant de réacteurs Westinghouse, le secteur de l’atome civil s’était montré moins généreux avec le locataire de la Maison Blanche. Mais, plébiscité par les magnats de la tech, il tire lui aussi profit de la ruée vers l’IA, « bien que le nucléaire soit dangereux, non assurable, non compétitif et vulnérable en matière de sécurité nationale », comme nous le rappelle au téléphone M. Ralph Nader, ancien candidat écologiste aux présidentielles américaines et opposant de longue date à l’atome.
Critiqués pour leur appétit énergétique, les centres de données représentaient en 2024 1,5 % de la consommation d’électricité mondiale ; l’Agence internationale de l’énergie (AIE) rappelle que, si la croissance de leur consommation sera significative dans les cinq années à venir, elle restera inférieure à celle de l’industrie, des véhicules électriques ou de la climatisation ( [2]. En définitive, la gloutonnerie des centres de données représente avant tout un problème local : c’est la conjonction de leur expansion et de leur concentration géographique qui pose problème. Les États-Unis représentent ainsi 45 % de la consommation mondiale, devant la Chine (25 %) et l’Europe (15 %). Avec un effet encore accentué en Virginie. La demande énergétique y était restée globalement stable entre le début des années 2000 et 2020, mais augmente significativement depuis — la faute aux centres de données.
« Nous vivons les effets d’une course. Tout arrive bien trop vite », commente Mme Bennett. Entre 2022 et 2024, les investissements dans les centres de données ont représenté 84 % du total des capitaux engagés en Virginie [3]. À l’échelle du pays, les dépenses dans les data centers et les activités technologiques auraient augmenté le produit intérieur brut (PIB) américain de 0,5 point au deuxième trimestre 2025 [4]. « Ce qui se passe en ce moment possède toutes les caractéristiques d’une bulle, analyse Brent Goldfarb, chercheur et coauteur d’un livre sur le sujet. Mais la situation se perpétuera tant que les investisseurs continueront à penser qu’ils peuvent réaliser des profits avec cette technologie [5]. »
Une bulle qui bénéficie du souffle de l’État fédéral : la construction massive de centres de données présente l’avantage immédiat de soutenir une économie plombée par la fin d’une partie des subventions aux infrastructures de l’ère Biden, des tarifs douaniers erratiques et des taux d’intérêt élevés — sans compter les coupes dans les effectifs des fonctionnaires fédéraux et une mise à l’arrêt exceptionnellement longue de l’État fédéral (shutdown) en octobre-novembre 2025.
Mais il s’agit aussi d’un enjeu stratégique. « D’un point de vue militaire, les géants de la tech et leurs centres de données soutiennent les gouvernements en stockant puis traitant via l’IA d’énormes volumes d’informations issues des caméras ou des capteurs d’un terrain de guerre — ça a été le cas avec Israël et son offensive en Palestine, rappelle Vili Lehdonvirta, chercheur en politique et en économie des plates-formes numériques à l’université Aalto, en Finlande. Et au-delà du militaire, Edward Snowden nous a appris que les entreprises de la tech pouvaient accepter de donner accès à leurs données au gouvernement américain, d’où leur importance pour le renseignement. » Quid de la concurrence chinoise, mise en avant par les grandes compagnies numériques ? « Elle leur permet d’obtenir l’appui à la fois financier et réglementaire de l’État américain, sans lequel le cours de leurs actions ne pourrait pas se maintenir aux niveaux actuels », poursuit-il.
Les centres de données, dont la capacité s’évalue non plus en puissance de calcul mais en énergie consommée, tendent à transmettre au secteur de l’énergie les incertitudes qui entourent l’avenir de l’IA. Laboratoires et instituts de recherche analysent les consommations actuelles des centres de données et tentent de réaliser des projections [6]. Le Lawrence Berkeley National Laboratory estime par exemple la consommation des centres de données entre 325 et 580 térawattheures (TWh) en 2028 [7] — une différence de 255 TWh, soit la consommation annuelle de l’Espagne. « L’incertitude sur les prévisions énergétiques des centres de données est énorme, analyse le consultant en énergie Michael Leifman, auteur d’une série d’articles sur le sujet [8]. D’abord, les prévisions sont par essence incertaines. Par ailleurs, les processeurs évoluent et pourraient consommer moins d’énergie. Les systèmes de refroidissement pourraient également permettre d’améliorer les consommations. Il existe aussi des incertitudes autour de la définition d’un centre de données et de ce qui est compté ou pas. Enfin, inconnue parmi les inconnues, on ignore quelle sera la demande. »
D’autres paramètres peuvent aussi entrer en jeu : inquiets de l’impact des centres de données sur leur environnement, les citoyens, comme ceux de Sierra Club, se mobilisent et peuvent bloquer des projets. En Virginie, une association de riverains a ainsi attaqué en justice les développeurs de Prince William Digital Gateway, une future zone technologique de presque 680 hectares incluant plusieurs dizaines de centres de données, empêchant pour le moment le démarrage de leur construction. Des goulots d’étranglement peuvent aussi ralentir le mouvement, comme des ruptures sur les chaînes d’approvisionnement — transport, processeurs, métaux rares… Ou tout simplement un raccordement au réseau qui ne suit pas, comme c’est le cas aujourd’hui. « Le réseau de transmission est insuffisant aux États-Unis et son amélioration prendra du temps », confirme M. Leifman. En juillet 2024, Dominion, le principal producteur d’électricité, gestionnaire de réseaux et distributeur de Virginie, envoyait une lettre à ses clients les informant que les raccordements de capacités importantes prendraient douze à trente-six mois de plus que précédemment, soit entre quatre et sept ans [9]. Le problème touche l’ensemble des États-Unis. Une porte-parole du secteur de la tech confirme que ces délais sont toujours d’actualité, évoquant la « combinaison d’un manque de capacité de production et d’un manque de capacité du réseau ». Dominion n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.
Pour maximiser leurs chances de raccordement, les développeurs de centres de données déposent des demandes auprès de plusieurs fournisseurs d’énergie pour un seul projet. La pratique crée une demande « fantôme » qui engorge les listes d’attente, ralentit les processus, contribue à l’effet « bulle » et complique le travail de planification des producteurs d’électricité et des régulateurs de réseau. « Dans le doute, tous les acteurs ont tendance à surestimer la demande. Personne ne veut être tenu responsable d’une pénurie d’électricité », explique encore M. Leifman.
Les chiffres annoncés défient l’imagination. Le régulateur du réseau qui couvre la Virginie et une partie du Nord-Est américain, PJM Interconnection, table sur une augmentation de consommation de presque 500 TWh dans les dix ans à venir [10] — soit davantage que la demande électrique annuelle de l’Allemagne. Et révise donc ses plans pour faire face. Malgré des centaines de projets de centrales d’énergies renouvelables en souffrance dans sa liste d’attente, l’opérateur a choisi de repousser la fermeture d’une centrale à charbon du Maryland. Une décision prise « jusqu’à ce que les mises à niveau nécessaires des lignes de transmission pour fournir de l’électricité à partir d’autres sources soient terminées ». PJM a également accéléré les projets d’extension et de construction de centrales à gaz — à hauteur de 7,8 GW —, suivies par les batteries (2,3 GW) et le nucléaire (1,4 GW) dont « 90 % devraient être raccordés d’ici à 2030 ». « Il faut une production fiable pour assurer l’alimentation des centres de données », nous explique au téléphone un porte-parole de PJM. « Avec une croissance de la demande particulièrement rapide au cours des cinq prochaines années, le gaz naturel représentera la principale source d’approvisionnement supplémentaire » aux États-Unis, prévoit l’AIE.
Sauf qu’une fois construites ces centrales émettrices de dioxyde de carbone (CO2) fonctionneront pendant des décennies, entravant le développement des énergies renouvelables — qui sont pourtant aujourd’hui les formes de production électrique les plus compétitives « sur une base non subventionnée » [11]. Les nouvelles centrales à gaz pourraient même se révéler in fine superflues. « Les coûts financiers de la surconstruction spéculative sont considérables. Chaque gigawatt de capacité inutile coûte entre 1 et 2 milliards de dollars à construire », observe M. Leifman. Alors que l’augmentation de la demande liée aux centres de données fait déjà croître les prix de l’électricité aux États-Unis, la facture pourrait s’alourdir encore avec des infrastructures inutiles. « Et donc finalement, c’est nous qui payons », réagit Mme Bennett, la militante de Sierra Club.
Dans cette course aveugle à l’énergie, les maîtres du numérique ont tendance à pencher pour le nucléaire. « Si je devais choisir la chose la plus cool sur laquelle je travaille, difficile de faire mieux que de maîtriser la puissance des atomes pour alimenter notre monde », s’enthousiasme ainsi M. Bill Gates [12]. Le cofondateur et ancien président-directeur général (PDG) de Microsoft a fondé et cofinancé TerraPower, une entreprise développant un « petit réacteur modulaire » (Small Modular Reactor, SMR). Son projet attend une autorisation de l’autorité chargée de la surveillance du parc, la Commission de régulation nucléaire (NRC), pour la construction d’un premier modèle dans le Wyoming. M. Samuel Altman, cofondateur et PDG d’OpenAI, l’entreprise qui a conçu ChatGPT, n’est pas moins emballé : il a dirigé, jusqu’au printemps 2025, une jeune société visant également à construire un SMR. Dénommée Oklo Inc., elle a été financée par des capitaux du secteur de la tech. Les projets de petites centrales nucléaires — dont les annonces fleurissent à travers les États-Unis — présenteraient l’avantage de pouvoir alimenter directement les centres de données, en limitant les émissions de gaz à effet de serre et en s’affranchissant du réseau.
Utilisée depuis les années 1950 dans les sous-marins à propulsion nucléaire ou dans les brise-glaces russes, la technologie a également été essayée depuis dans d’autres contextes, notamment en zone éloignée ou rurale [13]. Mais les problèmes techniques rencontrés et le coût de l’électricité produite ont empêché tout développement majeur, si bien que les SMR — qui intéressent également la Chine et la Russie — n’ont jusqu’à présent jamais été économiquement viables. « La question est de savoir si un SMR peut être construit avec un coût d’investissement unitaire sensiblement plus faible et donc produire de l’électricité (…) à un coût plus faible », notaient en 2018 les auteurs d’un rapport du Massachussetts Institute of Technology (MIT) sur l’avenir du nucléaire [14].
« Historiquement, on construisait plus petit, mais tout le monde s’est mis à faire de plus en plus grand, y compris en France, tout simplement pour réaliser des économies d’échelle », rappelle M. V. Ramana, expert du nucléaire à l’université de la Colombie-Britannique, au Canada. L’échec récent de NuScale Power tendrait à lui donner raison : l’entreprise avait obtenu un agrément de la NRC pour la conception d’un réacteur à eau légère, mais sa concrétisation dans l’Utah a finalement capoté. Le budget est passé de 5 milliards à plus de 9 milliards de dollars, décourageant les investisseurs et conduisant à l’abandon du projet en 2023 [15]. Le secteur du nucléaire y voit un effet « tête de série » et promet que les prix baisseront avec la fabrication de flottes complètes de réacteurs. Toutefois, « les chaînes de production seront probablement lentes », relativisent les auteurs du « World nuclear industry status report 2025 », et « il est peu probable que des économies significatives soient réalisées, car elles dépendent en grande partie du nombre d’unités produites » [16].
En attendant de trouver la formule magique, les industriels du numérique tablent sur l’existant — qui permet de réduire les coûts et les délais. En 2024, Amazon s’engageait dans un contrat d’achat direct avec l’opérateur de la centrale de Susquehanna, en Pennsylvanie. Autre solution possible : redémarrer des centrales arrêtées. L’annonce de la relance de Three Mile Island, également située en Pennsylvanie, a focalisé l’attention. Située à deux heures et demie de voiture au nord de Washington et à trois heures au sud-ouest de New York, la centrale a été rendue tristement célèbre en 1979 quand l’un de ses deux réacteurs a fondu — quelques mois seulement après sa mise en service. Après l’accident, la formation d’une bulle d’hydrogène dans la cuve du réacteur et les conjectures autour de sa potentielle explosion ont semé la panique aux États-Unis et provoqué des évacuations désordonnées, traumatisant le pays et mettant un coup d’arrêt au développement du nucléaire civil américain — dans un contexte post-choc pétrolier pourtant plutôt favorable à l’atome.
Mais l’histoire s’oublie. Le second réacteur, redémarré en 1985 puis arrêté en 2019 pour son manque de rentabilité dans un État où le gaz règne, est aujourd’hui en voie de réanimation par la volonté de Microsoft : l’entreprise a signé un contrat pour s’en assurer à partir de 2027 la production électrique pendant vingt ans. Les inspections et premiers travaux ont commencé. À Middletown, où est implantée l’usine, cette remise en marche épouvante quelques dizaines d’anciens militants. « Un faux sentiment d’urgence a été créé pour aller le plus vite possible », regrette M. Eric Epstein, que nous rencontrons à une table de pique-nique située tout près de la centrale — les tours de refroidissement aujourd’hui encore à l’arrêt se découpent derrière lui. Il est l’un des piliers de la plus importante et plus ancienne association de lutte locale contre le nucléaire, Three Mile Island Alert. Il a fait appel devant la NRC de la décision de renommer la centrale Crane Clean Energy Center, en hommage au pionnier de l’industrie nucléaire américaine Chris Crane. Du « mauvais révisionnisme », juge-t-il.
« Au moment de l’accident, j’avais une trentaine d’années et quatre enfants, puis j’en ai eu un autre après », raconte Mme Joyce Corradi, que nous retrouvons dans la maison d’une autre militante de longue date, Mme Patricia Longenecker, à quelques centaines de mètres de la centrale. Rien ne prédestinait ces femmes issues de milieux religieux et conservateurs à se battre toute leur vie contre l’industrie de l’atome. « Ma principale préoccupation a toujours été la santé de ma famille. Je ne vois pas cette question comme étant pro ou anti, démocrate ou républicaine. Je la vois comme un problème de santé, ce qui a été, qui est toujours, presque totalement ignoré », poursuit celle qui a cofondé en 1979 le groupe des Femmes et mères engagées (CWM).
Ces considérations n’ont pas découragé M. Joshua Shapiro, le gouverneur démocrate de Pennsylvanie et aspirant président, de soutenir activement le redémarrage de la centrale. Outre-Atlantique, chaque État dispose de sa propre politique énergétique, qui peut coïncider — ou non — avec celle de Washington. Ainsi, après la catastrophe de Three Mile Island, un certain nombre d’entre eux ont choisi de mettre en place des moratoires sur le développement de nouvelles capacités nucléaires, dont plusieurs sont toujours en place aujourd’hui. L’abandon dans les années 1980 de la centrale tout juste construite de Shoreham, sur l’île de Long Island dans l’État de New York, avait aussi été soutenu par le gouverneur de l’époque. Un refus également porté par la mobilisation autour du site et celle d’un des comtés de cette île reliée au continent par la ville de New York, qui s’était opposé au plan d’évacuation en cas d’accident.
« Et à Middletown en Pennsylvanie, on va refaire tourner cette vieille usine vulnérable de Three Mile Island. Pourquoi ? Pour envoyer l’électricité en Virginie nourrir les centres de donnés de Microsoft ? », reprend Mme Corradi. Elle rappelle que les riverains vivent déjà avec les déchets nucléaires — qui, aux États-Unis, sont stockés à côté des centrales — et que va revenir s’ajouter la hantise des fuites ou d’un nouvel accident. « Les femmes sont au centre de la lutte à Three Mile Island. Mais ceux qui décident, ce sont les “techbros”, des hommes blancs, obsédés par l’argent et fascinés par la technologie », estime la réalisatrice Heidi Hutner, qui a réalisé un film sur les femmes de Three Mile Island (Radioactive : The Women of Three Mile Island, 2022).
Au début des années 2010, trente ans après l’accident, quatre nouveaux réacteurs devaient signer la renaissance du nucléaire civil américain et compléter le parc existant — qui compte une cinquantaine de centrales et une centaine de réacteurs. Mais des délais et des surcoûts significatifs ont eu raison de l’entreprise Westinghouse, qui a fait faillite en 2017 — elle a été rachetée deux fois depuis. Les deux réacteurs supplémentaires prévus en Caroline du Sud n’y ont pas résisté. Abandonnés en pleine construction, ils ont englouti avec eux des milliards de dollars dans un scandale surnommé le « Nukegate ». Quant aux deux réacteurs de la centrale de Vogtle, en Géorgie, ils ont été livrés en 2023 et 2024 avec sept ans de retard et un coût ayant plus que doublé, franchissant la barre des 30 milliards de dollars.
« Ce secteur ne peut pas survivre à de nouvelles constructions sans subventions et garanties publiques. Et c’est là-dessus que les acteurs de la tech comptent. C’est la seule raison pour laquelle ils parlent de relancer l’énergie nucléaire », analyse M. Nader. La nouvelle administration de M. Trump a bien compris le message. M. Chris Wright, le ministre de l’énergie, qui occupait avant sa nomination la fonction de PDG de Liberty Energy, une grande entreprise américaine de fracturation hydraulique pour la production de gaz et de pétrole, et siégeait au conseil d’administration d’Oklo Inc., a assuré que Three Mile Island bénéficierait d’un prêt garanti par le gouvernement fédéral de 1 milliard de dollars. Selon la presse américaine, le coût total du projet s’élèverait à 1,6 milliard de dollars. « La plus importante subvention dont profite l’industrie nucléaire reste le Price-Anderson Act, qui absout les entreprises de l’énergie nucléaire de responsabilité légale pour la majorité des coûts résultant d’un accident. Si Three Mile Island a un autre accident, devinez qui paiera… C’est nous », peut-on lire dans un tract de Three Mile Island Alert publié à l’occasion de l’annonce du redémarrage de la centrale.
M. Trump a également signé le 23 mai dernier une série de décrets présidentiels visant à « commencer une nouvelle ère nucléaire ». Il y demandait notamment à la NRC d’accélérer ses procédures d’autorisation. « Nous emmenons le monde vers un avenir alimenté par l’énergie nucléaire américaine. Ces actions sont essentielles à notre indépendance énergétique et à la domination continue des États-Unis dans l’intelligence artificielle », se réjouissait alors M. Michael Kratsios. Le directeur du bureau de la science et de la technologie de la Maison Blanche a fait ses armes comme associé chez Thiel Capital, une société de capital-investissement fondée par M. Peter Thiel, président de Palantir, une entreprise spécialisée dans l’analyse de grands volumes de données à usage notamment militaire.
Les décrets présidentiels appellent au déploiement de 300 GW d’électricité nucléaire supplémentaires d’ici à 2050, et l’un d’eux table dans un premier temps sur dix réacteurs « en construction » d’ici à 2030. « En fait, développer les centrales nucléaires aux États-Unis permet avant tout de se replacer dans la course internationale à la vente de centrales commerciales », analyse M. Tim Judson, directeur du Nuclear Information and Resource Service (NIRS). Avec la Chine et la Russie comme principaux concurrents. Les réacteurs Westinghouse ont d’ores et déjà été sélectionnés pour des projets à venir en Ukraine et en Pologne. Lors de la visite en novembre dernier du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salman, le ministère de l’énergie s’est félicité d’un accord de coopération civile incluant « un engagement ferme en faveur de la non-prolifération » — en concurrence avec l’Iran, Riyad demande depuis longtemps à Washington un accès au nucléaire civil qui lui a été jusqu’alors refusé [17].
Dans cette nouvelle soif américaine d’atomes, les interconnexions avec la défense ne sont pas à négliger non plus. « Une autre raison avancée pour justifier le développement du nucléaire civil, c’est qu’il subventionne la formation d’un vivier de techniciens et d’ingénieurs pouvant être recrutés pour des programmes nucléaires militaires », relève M. Ramana.
La grande course vers l’IA entraîne donc avec elle un redéveloppement du nucléaire qui devra encore intégrer les questions d’approvisionnement en combustible, de prolifération, de gestion des déchets ou d’acceptabilité sociale des installations. Les banlieues huppées de Washington, déjà peu enclines à apprécier le voisinage des centres de données, pourraient se regimber contre celui de réacteurs nucléaires, si petits soient-ils, accompagnés de leurs déchets. Reste aussi à savoir qui paiera les coûts de cet enthousiasme technophile, et aux dépens de quels autres investissements se feront ces choix.
(Plus...)
[1] « Americas Data Center H1 2025 Update », Cushman & Wakefield.
[2] « Energy and AI », Agence internationale de l’énergie, avril 2025.
[3] « Data centers in Virginia 2024 — Report to the governor and the general assembly of Virginia », Joint Legislative Audit and Review Commission, 9 décembre 2024.
[4] Paul Gruenwald et Satyam Panday, « Data centers investments are increasingly moving the macro needle », 4 novembre 2025.
[5] Brent Goldfarb et David A. Kirsch, Bubbles and Crashes. The Boom and Bust of Technological Innovation, Stanford University Press, Redwood City, 2019.
[6] Lire Sébastien Broca, « Mesurer la gloutonnerie numérique », Le Monde diplomatique, juillet 2025.
[7] Billie Hollecek et al., « 2024 United States data center energy usage report », Lawrence Berkeley National Laboratory, 19 décembre 2024.
[8] Michael Leifman, « Managing data center uncertainty part I — The uncertainty problem », AIxEnergy, 30 octobre 2025.
[9] Josh Saul, « Data centers face seven-years wait for Dominion power hookups », 29 août 2024.
[10] « PJM long-term load forecast report » (PDF), 24 janvier 2025, www.pjm.com
[11] « Levelized cost of energy », Lazard, juin 2025.
[12] Bill Gates, « The future of energy is subatomic », Gates Notes, 2 octobre 2025.
[13] M. V. Ramana, « The forgotten history of small nuclear reactors », IEEE Spectrum, 27 avril 2015.
[14] « The future of nuclear energy in a carbon-constrained world », MIT, 2018.
[15] David Schlissel, « Eye-popping new cost estimates released for NuScale small modular reactor », Institute for Energy Economics and Financial Analysis (Ieefa), 11 janvier 2023.
[16] « World nuclear industry status report 2025 », 26 novembre 2025.
[17] Lire « Course à l’atome au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, octobre 2022.