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Libération : Au sommet mondial sur le nucléaire, Macron pose l’atome en garant de « l’indépendance » énergétique et la France en « fer de lance » de son renouveau
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par Jean-Christophe Féraud • 10 mars 2026
Les bombes et les missiles ont beau pleuvoir de toutes parts dans le Golfe persique et la perspective d’un gros choc pétrolier se rapprocher, l’industrie du nucléaire civil affiche un moral d’enfer. Les promoteurs de l’atome voient cette période de chaos géopolitique planétaire comme une opportunité historique pour « donner un nouvel élan » à cette énergie issue de la fission, longtemps clivante et souvent mal aimée. Et pour l’Elysée c’est « la confirmation de la pertinence du choix fait par la France de relancer l’énergie nucléaire » avec le discours de Belfort d’Emmanuel Macron en 2022.
Réunis ce mardi 10 mars sous le bulbe argenté de la Seine Musicale, à Boulogne, sur l’île Seguin, pour le deuxième sommet sur l’énergie nucléaire à l’invitation du président français, ses partisans présentent désormais le nucléaire comme « l’énergie de l’avenir », plus encore que les renouvelables, pour sortir de la civilisation du pétrole et du gaz et offrir à l’humanité une électricité « abondante, fiable, souveraine et 100 % décarbonée ».
Ironie de l’histoire, ce sommet coorganisé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) – avec une quarantaine de pays représentés et tous les acteurs de la filière – se tient la veille du quinzième anniversaire de l’accident de Fukushima. Et à quelques semaines du quarantième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Pas de quoi gâcher la fête pour Emmanuel « atomic » Macron qui, tout en ayant « une pensée pour nos amis japonais qui ont tant souffert », a estimé d’emblée que « depuis 2011 les leçons ont été tirées » : « partout dans le monde, les réacteurs ont été contrôlés, modernisés et on peut affirmer que l’énergie nucléaire est aujourd’hui une énergie profondément sûre », a martelé le chef de l’Etat. Cette euphorie mêlée d’autosatisfaction était donc palpable dans son discours inaugural : « Grâce au nucléaire on accroît notre indépendance et on réduit les soubresauts des chocs géopolitiques », cette énergie est « la clé pour réconcilier à la fois l’indépendance et donc la souveraineté énergétique, la décarbonation et donc la neutralité carbone à horizon 2050, et la compétitivité et donc la création d’emplois de nos économies », a-t-il déroulé.
Pays de l’atome roi avec son parc de 57 réacteurs (qui ont produit 68 % de l’électricité du pays en 2025) et ses nouveaux EPR en projet, la France se voit donc « en fer de lance » de cette renaissance et compte bien profiter de ce « nouvel âge d’or » de l’atome qui fait rêver EDF et Orano. « Le parc français produit à plein, nous avons acté six nouveaux EPR et nous avons à décider de la construction de huit autres EPR. Les choses avancent comme il se doit », s’est félicité Emmanuel Macron. Il se rendra d’ailleurs ce jeudi sur la centrale de Penly, où le chantier de la première paire a commencé, pour présider un conseil de politique nucléaire et faire un « point d’étape » sur le grand chantier des EPR.
Macron a aussi redit sa foi en l’avenir des petits réacteurs nucléaires « SMR » et annoncé que les startups Calogena et Jimmy bénéficieraient « de financements supplémentaires dans le cadre de France 2030 » pour mettre au point leurs mini-réacteurs. Il a toutefois reconnu que le financement des grands projets nucléaires comme les EPR restait difficile et appelé « chaque acteur public et privé à prendre sa part », banques et fonds d’investissement en tête. EDF vient ainsi de réévaluer à plus de 83 milliards d’euros le devis de ses six futurs réacteurs EPR 2.
La Cour des comptes parle, elle, d’une facture de plus de 100 milliards … si tout va bien. Et pour l’heure, seul l’Etat actionnaire s’est porté garant en promettant un prêt bonifié couvrant 60 % de la facture. Le chef de l’Etat a aussi plaidé pour « la neutralité technologique » de toutes les énergies décarbonées au niveau européen qui permettrait au nucléaire d’être éligible à de nouvelles aides. Et s’est dit favorable à la création « d’un libre marché de la circulation des électrons décarbonés qu’ils soient produits par de l’éolien au large de la Belgique, du solaire en Grèce ou du nucléaire en France ».
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a pour sa part estimé que « réduire la part du nucléaire » en Europe a été une « erreur stratégique », en ayant pour conséquence de « détourner » le continent d’« une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions ». Le président français a bu du petit-lait à ce moment précis quand on sait combien l’Allemagne, qui est sortie du nucléaire, s’est opposée jusqu’ici à tout soutien à l’atome. Le sommet devait se conclure mardi soir par une déclaration commune de la quinzaine de pays membres de l’Alliance du nucléaire emmenée par la France et l’AIEA en faveur d’un triplement des capacités de production de cette énergie d’ici 2050. Présenté comme la meilleure option pour enrayer la bombe à retardement climatique et fournir les gigawatts indispensables à la voiture électrique et à l’IA, cet objectif « ×3 » avait été annoncé lors de la COP de Dubaï. Mais il paraît très irréaliste au vu des délais de construction à rallonge et du mur de financement qui attend les industriels : 1 000 milliards de dollars au bas mot dans les vingt ans à venir, selon l’AIEA.
Ce mardi, dans la bulle futuriste de la Seine musicale évoquant un réacteur expérimental, il n’y avait qu’un seul mot d’ordre : l’avenir de l’atome s’annonce radieux et conquérant. Mais ce nouveau règne semble encore relever de la méthode Coué : en 2024, selon le rapport WNISR, l’énergie atomique ne représentait que 9 % de la production mondiale d’électricité avec 408 réacteurs opérationnels (sur 450 en exploitation)…contre 17,5 % en 1996. On est encore loin du « nouvel élan » même si 66 réacteurs sont aujourd’hui en construction dans le monde, pour l’essentiel en Chine (36) et si Donald Trump parle de « quadrupler » les capacités de production nucléaire du pays d’ici 2050.
Sans surprise, Greenpeace a tenté de perturber le sommet avec une quinzaine d’activistes scandant aux environs « l’énergie nucléaire finance la guerre de la Russie ». L’association antinucléaire estime que la tenue de cet évènement à Paris « est un anachronisme, un évènement hors-sol » : « Le nucléaire n’est pas la solution pour sortir au plus vite des énergies fossiles, contrairement aux énergies renouvelables » et « sa vulnérabilité aux événements climatiques extrêmes et sa dépendance aux aléas géopolitiques » crée au contraire « une insécurité énergétique », a taclé l’ONG. Mais la voix des opposants à l’atome risque d’avoir un peu de mal à se faire entendre si la guerre israélo-américaine contre l’Iran s’éternise et provoque une flambée des prix de l’énergie plus forte encore que celle qui avait suivi l’invasion de l’Ukraine en 2022.
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