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Mediapart : Au salon du nucléaire, le rêve d’un nouvel eldorado
https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/071125/au-salon-du-nucleaire-le-reve-d-un-nouvel-eldorado
par Jade Lindgaard • 7 november 2025
Villepinte (Seine-Saint-Denis).– Après avoir longtemps symbolisé un gouffre pour l’argent public – avec le surcoût de l’EPR de Flamanville, passé de 3 à 27 milliards d’euros, et la fragilité du modèle d’EDF, soulignée par la Cour des comptes –, le nucléaire se rêve désormais en nouvel eldorado financier.
« La glace fond, l’hiver devient printemps : il y a du capital disponible, des milliers de milliards [de dollars – ndlr], la masse critique grandit », se réjouit Markus Rauramo, président du producteur d’électricité scandinave Fortum. Comme lui, des dizaines d’orateurs, très majoritairement masculins, ont défilé sur la scène principale du parc des expositions de Villepinte où s’est tenu, du 4 au 6 novembre, le salon des industries du nucléaire.
Pendant trois jours, ils se sont succédé devant un décor de tours de centrales nucléaires dessinées comme pour une chambre d’enfant. Entre les prises de parole, une vidéo en boucle célèbre cette « super-puissance » (jeu de mots en anglais car power signifie à la fois « énergie » et « pouvoir ») capable de « nous sauver de nous-mêmes » sur une image d’ours polaire perdu sur un bout de banquise menacée par le dérèglement climatique.
La faculté de l’atome de racheter les âmes n’a pas vraiment été démontrée. Mais il a beaucoup été question d’argent et de business pendant ces trois jours, sur un ton globalement euphorique. « C’est un momentum. C’est-à-dire que quand de l’argent va dans une direction, tout l’argent suit », veut croire Boris Schucht, président d’Urenco, spécialisé dans l’enrichissement de l’uranium. « Pour la première fois, du capital privé finance du nucléaire, c’est très nouveau et c’est une chance : nous pouvons lever de l’argent privé », s’enthousiasme Roland Frack, directeur finance et stratégie de Nuward, filiale d’EDF dédiée au développement d’un SMR (pour « Small Modular Reactor »), type de petit réacteur à faible puissance.
« Il y a quelques années, on devait se battre pour trouver des financiers prêts à intervenir », décrit Julien Saigault, spécialiste de la finance de projets d’infrastructures au cabinet d’audit EY – anciennement Ernst & Young. Mais aujourd’hui, selon lui, « le capital privé est prêt à s’engager », à l’exemple des opérateurs de data centers – Microsoft a récemment signé un accord à 16 milliards de dollars pour relancer la centrale nucléaire de Three Mile Island, lieu du premier gros accident nucléaire civil en 1979.
« De nombreux acteurs arrivent sur le marché et dans les deux ans qui viennent, de nombreux investisseurs vont y venir », considère Issam Taleb, associé à EY. La part du capital-investissement dans le nucléaire augmente, confirme Alexandre Fauquert, directeur énergies bas-carbone à la banque d’investissement Natixis.
Un frisson d’excitation semblait parcourir les milliers de participantes se bousculant dans les travées. Malgré le brouhaha permanent dans le vaste hall d’exposition, des centaines de personnes ont suivi des ateliers sur l’intelligence artificielle ou comment rendre « attractifs » les investissements dans le nucléaire.
Si les cheveux blancs sont nombreux, on croise néanmoins de jeunes personnes au costume gris anthracite, la cravate barrant la chemise blanche. Car l’événement tient autant du salon grand public que de la séance géante de réseautage et de recrutement.
Dès le premier jour, le ministre de l’économie Roland Lescure avait donné le la : « Sur la finance, nous devons nous montrer innovants. Nous avons besoin de partenariats entre le public et le privé, et d’investissements sur le long terme. » Car, pour cet ancien gestionnaire de fonds – il a travaillé pour un gros investisseur institutionnel au Québec avant de commencer sa carrière politique, « nous avons désormais convaincu le monde que nous faisons partie des solutions et non du problème ».
L’atome ne représente que 9 % de l’offre d’électricité globale en 2024, contre 17,5 % en 1996.
« Nous » ? Ce sont les « amis du nucléaire », précise le ministre depuis la tribune : « Nous sommes des amis de la planète, d’une planète sans CO2. » Et : « Nous avons gagné la guerre de religion. Elle est terminée, maintenant le monde réel commence. » Quelle autre industrie peut se vanter de bénéficier de telles déclarations d’amour de la part du personnel politique ?
En 2023, à la COP climat de Dubaï, une vingtaine d’États – dont la France – avaient signé un engagement à tripler les capacités nucléaires dans le monde d’ici à 2050. Cette promesse est irréaliste, selon les analyses du « World Nuclear Industry Status Report », qui montre qu’à l’exception de la Chine, la production nucléaire dans le monde a beaucoup baissé depuis 2006 (− 14 %). L’atome ne représente que 9 % de l’offre d’électricité globale en 2024, contre 17,5 % en 1996. Entre 2005 et 2024, il y a eu 104 démarrages de réacteurs, dont 51 en Chine, mais 101 fermetures. Ce qui signifie qu’en dehors du territoire chinois, le monde a perdu presque 50 réacteurs nucléaires depuis vingt ans.
Pour tripler les capacités actuelles de production nucléaire, il faudrait donc commencer par arrêter de fermer des centrales actuelles. Mais si elle est fragile industriellement, la déclaration de Dubaï a ouvert le ban d’une nouvelle séquence de soutien institutionnelle et étatique au nucléaire.
En juin dernier, la Banque mondiale et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont signé un accord ouvrant la voie à des financements dans l’atome – alors que l’institution financière se l’interdisait depuis des années. Une véritable « pierre angulaire », résume Xavier Ursat, vice-président exécutif à la stratégie d’EDF et président du Gifen, syndicat professionnel des industries de l’atome. C’est la « fin d’une discrimination » pour Xavier Gruz, directeur de la préfiguration de la maîtrise d’ouvrage du nouveau nucléaire à EDF. « Aujourd’hui, certaines sociétés d’investissement excluent toujours le nucléaire » de leur portefeuille mais toutes ces limitations « devront disparaître », considère Roland Frack, de Neward.
Le gouvernement britannique vient d’acter le bouclage financier du projet de centrale nucléaire Sizewell C – deux réacteurs EPR développés par EDF et dont le marché a été remporté par Bouygues –, avec le soutien du gouvernement français via une garantie de prêt de près de 5,7 milliards d’euros pour soutenir les prêts accordés par des banques commerciales.
À l’évidence, les États vont continuer à jouer un rôle primordial. Ne serait-ce que parce que « si [l’on change] la réglementation de la sûreté » des centrales, cela a de gros effets « très coûteux » sur les projets, ajoute Roland Frack. Mais certains industriels plaident pour un rôle calé sur les besoins du privé. « Le secteur privé peut monter en participation s’il y a de la confiance », et donc « si les gouvernements assument les risques », résume Markus Rauramo, de Fortnum.
Le PDG d’Urenco, Boris Schucht, est plus cash : « Nous n’avons pas besoin de subventions à l’avenir, c’est un poison. Nous avons besoin du bon cadre réglementaire. » La construction de réacteurs nucléaires crée « un risque très complexe », selon Alexandre Fauquert, de Natixis, pour lequel « il faut une forme de partage des risques » avec les États. Plus tôt cette année, le PDG de Vinci, Xavier Huillard, avait appelé à la création de financements mixtes privé-public pour les nouveaux EPR.
Reste à savoir si ce lobbying tous azimuts va produire des effets. Ou si cette hypothétique nouvelle ruée vers l’uranium ne va pas se terminer en bulle artificiellement gonflée.
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